Alternance et surendettement de l’enseignement privé lucratif

Bulle financière et projet de loi dit de « régulation »

 

Entre bulle financière et politique néo-libérale de transformation du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche en un vaste marché concurrentiel, se profile la dérégulation du service public au bénéfice du marché privé en fort mauvaise passe. C’est là qu’intervient le fameux « Projet de loi relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé » au prétexte des « dérives » et autres « moutons noirs » de l’enseignement privé lucratif.

Du surendettement des grands groupes ou supposés tels

Précisons que les actionnaires et dirigeants de ces nouveaux ensembles ont une approche à géométrie très variable quand il s’agit d’appréhender leur groupe. Ils se présentent le plus souvent comme « Groupe » pour la communication. Mais en négociation de protocole d’accord préélectoral, les organisations syndicales se trouvent souvent face à un « DRH groupe » qui prétend que chaque entreprise-école est juridiquement indépendante et est composée de moins de 50 ETP. Pour les groupes en question, cela présente beaucoup d’avantages : être en dessous de ce seuil d’équivalents temps plein permet d’éviter de verser les budgets de fonctionnement du CSE et celui des activités sociales et culturelles. Autre avantage, les représentants du personnel ne peuvent lancer aucune expertise économique et sociale en faisant appel à un cabinet d’experts comptable rémunéré par l’employeur. Enfin, et ce n’est pas le moindre des objectifs recherchés : se situer en dessous du seuil de 50 ETP permet de ne pas verser de participation, limitant ainsi le partage des résultats avec les salariés, et accentuant la remontée de cash vers les holdings du groupe. Rester sous le seuil des 50 ETP, n’est possible qu’à la condition de précariser le salariat : usage abusif des enseignants/formateurs en CDD d’usage pour des emplois pérennes, recours massif à des micro-entrepreneurs contraints qui exercent dans les conditions du salariat.
Ces entités qui se retrouvent — probablement par hasard — sur un même « campus »,
relèvent néanmoins de services centraux communs (ressources humaines, technologies de l’information, commercial, marketing, outils de gestion de paie, loyers, etc.), pour lesquels elles versent d’ailleurs des redevances de plus en plus lourdes. Ces entités dépendent d’une holding qui fait remontée la valeur ajoutée afin de rembourser les emprunts des « achats à effet de levier » (LBO). Bien sûr, ce type de montage tend à éviter la constitution d’UES et surtout d’un comité de groupe qui permettrait aux représentants du personnel de recevoir « des informations sur lactivité, la situation financière, lévolution et les prévisions demploi annuelles ou pluriannuelles et les actions éventuelles de prévention envisagées compte tenu de ces prévisions, dans le groupe et dans chacune des entreprises qui le composent » (…) dêtre destinataires « des comptes et du bilan consolidés ainsi que du rapport du commissaire aux comptes correspondant.» Et surtout : « le comité de groupe peut se faire assister par un expert-comptable. Celui-ci est rémunéré par l’entreprise dominante. » En évitant ou contestant la constitution d’UES, ces groupes évitent aussi le versement d’une participation, là encore au détriment des salariés.

Cela posé, nous postulons le surendettement de la plupart des groupes et entreprises à LBO sous les effet cumulés :

      • du montage initial de ces LBO, les investisseurs faisant l’acquisition de groupes d’enseignement privé à des prix exorbitants (2,3 milliards d’euros pour Galileo, plus de 500M€ pour AD Education, etc.), ce qui se traduit, dès le début, par une dette financière lourde ;
      • de stratégies d’acquisition coûteuses, avec l’achat d’écoles ou d’entreprises de formation (voire 100% en ligne, telles : Studi Galileo ou Oktogone AD Education), là encore à des prix inconsidérés : pour qu’elles échappent à la concurrence, pour faire grossir le groupe, pour maximiser la valeur du groupe, pour préparer sa revente dans 4 ans. Les dettes contractées pour racheter ces écoles sont elles-aussi considérables ;
      • d’un marché moins porteur et plus concurrentiel, qui limite les perspectives de croissance et de résultat … alors même que ces groupes doivent faire face à des échéances financières toujours plus lourdes ;
      • d’une inflation des charges qui contribue aussi à réduire les résultats des écoles et donc leur capacité à financer un tel modèle et à rembourser ces dettes. On notera au passage que l’inflation des charges s’explique en partie par les redevances versées aux holdings et aux sièges sociaux de ces groupes : un autre moyen de remontée de la trésorerie pour les investisseurs, mais une contrainte supplémentaire pour le fonctionnement et les équipes pédagogiques des écoles ;
      • plus particulièrement, de la difficulté de leurs entreprises-école, dépendant des fonds de l’alternance, à recruter et fidéliser de nouveaux élèves et surtout à leur procurer les contrats d’alternance nécessaire à l’accomplissement de la promesse commerciale d’une « formation professionnalisante » gratuite et rémunérée.

En nous référant à une publication institutionnelle « Le Référentiel des financements des entreprises n°431 » de la Banque de France, nous apprenons que Les montages à effet de levier LBO : (…) « reposent essentiellement sur l’endettement, tout retournement de conjoncture ou même une simple baisse de rentabilité de la société rachetée peut remettre en cause la capacité de remboursement de l’ensemble, constitué de la société holding et de la société d’exploitation, et aboutir au dépôt de bilan. De tels montages sont donc, par nature, vulnérables. Dans tous les cas, l’importance du service de la dette risque de limiter pendant plusieurs années les possibilités d’investissement de l’entreprise, réduisant sa capacité à faire face aux adaptations et à développer son potentiel de production. »
Quand le chiffre d’affaires de la plupart de ces entités est constitué pour près de la moitié — voire plus — par l’alternance, dont le budget est en diminution et dont les contrôles se sont renforcés, on peut légitimement s’interroger sur leur viabilité. Nous ne doutons pas que lesdits groupes ne manqueront pas de contredire notre postulat en publiant leurs comptes consolidés 2025. Nous remercions par avance Galileo Global Education, Eureka Education, Eduservices, AD Education, Skolae et leurs holdings de gestion de fonds. Notons qu’Omnes a publié ceux de son gestionnaire de fonds SAS EDUCIN TOPCO particulièrement instructifs en la matière (voir OMNES EDUCATION : Publication de comptes explosifs) : près de 940M€ de dettes financières nettes au 30 juin 2025 ! De son côté, le groupe Eureka ne publie pas ses comptes consolidés. Mais les comptes sociaux de sa maison mère, disponibles, font apparaître une dette financière nette qui s’envole à  577M€ au 31 août 2024 ; à noter une liquidation judiciaire et dépôt de l’état des créances pour sa société de formation Philiance. Les comptes consolidés d’Eduservices confirment aussi nos craintes : une baisse des résultats en 2024, accompagnée d’une hausse de l’endettement financier net à 189M€.
Quant au Collège de Paris, il est en « procédure de sauvegarde ».

Les chiffres officiels du coût de l’apprentissage

Nous rappelons que le recours au secteur privé repose sur la croyance que celui-ci ferait mieux et à moindre coût que le public tout en respectant ses exigences académiques. Examinons les chiffres officiels : l’on compte plus d’un million d’apprentis en cours de contrat fin 2024 représentant une multiplication quasi par 3 depuis la libéralisation de 2018 pour atteindre un montant de 15Md€ en 2023. Précisons que le coût d’un apprenti pour l’État est de 14.700€ par an tandis que celui d’un étudiant à l’université est de 12.250€. Le privé fait économiquement moins bien que le service public de l’enseignement supérieur ; surtout quand en Allemagne le coût d’un apprenti s’élève à 4.700€ ! Enfin, le coût d’un apprenti en France préparant une licence est environ quatre fois plus élevé que celui d’un « simple » étudiant, et celui d’un apprenti préparant un master environ deux fois plus élevé. (Voir : L’apprentissage en France : Quel bilan pour quels objectifs? in « Trésor Éco n°376, Novembre 2025 », éd. Direction générale du Trésor ; La dépense d’éducation pour l’enseignement supérieur in « État de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation en France n°18 », éd. Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de lEspace.)
Aux noms des libertés d’entreprendre et d’enseignement, nous nous retrouvons face à une formidable gabegie. Les effets délétères de la financiarisation de l’enseignement supérieur privé soutenus par une politique de l’apprentissage fondée sur le quantitatif et non le qualitatif se font aujourd’hui ressentir avec acuité. Ce phénomène est structurel.

Une bulle financière mise sous le tapis ?

Fort opportunément, intervient le projet de « régulation de l’enseignement supérieur privé » évoqué en introduction. Pour nous, il n’est rien d’autre que celui de la dérégulation du service public de l’enseignement et de la recherche. Ce projet de loi est au service du marché de l’enseignement privé, des intérêts particuliers contre l’intérêt général. Voir : Régulation de l’enseignement supérieur privé : la mauvais Esprit de la loi. Une course contre la montre est lancée entre la mise à l’ordre du jour parlementaire dudit projet et l’accumulation des scandales, des rapports experts — rapport de l’IGAS-IGESR sur l’enseignement privé lucratif, rapport de la Commission d’enquête sénatoriale sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur — et des défaillances majeures de groupes et entreprises qui doivent, actuellement, leur survie à des rééchelonnements de dette. Tout se passe comme si nombre de banques conjuguaient leurs efforts avec le projet néo-libéral du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et … de l’Espace afin d’imposer plus de libéralisme pour sauver le libéralisme !

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Pour aller plus loin

Régulation de l’enseignement supérieur privé : le mauvais Esprit de la loi

Audition de l’intersyndicale par l’IGAS-IGESR sur l’apprentissage

Projet de loi de régulation de l’enseignement supérieur privé : Audition de l’intersyndicale au Sénat

Proposition de projet de loi intersyndical : SNPEFP-CGT, SNEPL-CFTC et SYNEP CFE-CGC

Les Établissements Publics Expérimentaux et la marchandisation de l’enseignement supérieur

Supérieur privé et financiarisation

Audition du SNPEFP-CGT : Région Île-de-France

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