Coaching : quand les intentions dépassent les compétences

Ou « La complainte du consentement sous contrat », par Frédéric XIBERRAS, formateur et délégué syndical

Le développement personnel et le coaching connaissent un essor fulgurant depuis plusieurs années. Promettant transformation, épanouissement et mieux-être, ces pratiques séduisent un public de plus en plus large, en quête de sens ou de solutions rapides à des blocages professionnels et personnels. Ce milieu regorge d’outils, souvent présentés comme des méthodes de changement efficaces.

Mais derrière cet engouement se cachent des zones d’ombre. Entre confusion des rôles, usages approximatifs d’outils psychologiques et manque de cadre éthique, certaines pratiques posent question. Surtout lorsque l’accompagnement glisse, consciemment ou non, vers une forme d’influence plus ou moins douce, maquillée en empathie.

LE COACHING, UNE RÉPONSE SÉDUISANTE AUX MAUX DU MONDE DU TRAVAIL ?

Le coaching est devenu, en quelques années, une réponse séduisante aux maux personnels et professionnels, aux quêtes de sens et aux impasses relationnelles du quotidien. Présenté comme un accompagnement bienveillant et non médicalisé, il promet d’aider les individus à « aller mieux », « mieux se connaître » ou encore « débloquer leur potentiel ».

Certains se disent également être des Profilers … Oui, carrément. C’est un peu le syndrome du « titre pompeux » pour impressionner, alors qu’au fond, cela n’a rien à voir avec une véritable expertise dans un domaine aussi pointu que la criminologie. Comme le disait une amie psychologue : « As-tu une autre bizarrerie de ce genre dans ton chapeau ? » Il devient parfois difficile de rester poli et professionnel, tout en pensant très franchement : « non mais sérieux… », face à l’approximation de certains discours.

Derrière ces objectifs vertueux se dessine parfois un paysage plus trouble, où se croisent bonnes intentions, outils mal maîtrisés et approches aux fondements scientifiques incertains, comme la Programmation Neurolinguistique.

LE COACHING EN ENTREPRISE : UN OUTIL, PAS UNE ARME MANAGÉRIALE…

Le coaching peut être un réel soutien dans le monde professionnel, notamment pour accompagner une prise de poste, faciliter la communication d’équipe ou développer le leadership. Mais il ne doit en aucun cas devenir un outil de contournement des responsabilités RH, ni un levier implicite pour modeler les comportements selon des attentes de conformité.

Trop souvent, le coaching est utilisé non pas pour soutenir, mais pour corriger, recadrer ou faire accepter des décisions managériales difficiles, comme si le salarié devait « travailler sur lui » au lieu de remettre en question une organisation dysfonctionnelle. Ce glissement, insidieux, place la charge du changement uniquement sur l’individu, en ignorant les dimensions collectives du problème. Il s’agit alors d’un usage dévoyé du coaching, au service du pouvoir plutôt qu’au service de la personne.

LE COACHING D’APPARAT INSTITUTIONNEL : UN OUTIL DE CONTRÔLE MASQUÉ

Dans certaines organisations, le coaching ne vise plus tant à accompagner les individus qu’à légitimer des décisions institutionnelles. Détourné de sa vocation première, il devient un outil de communication managériale, mis en scène pour apaiser les tensions, adoucir les réorganisations ou faire passer des choix impopulaires.

Ce coaching d’apparat ne vient jamais seul. Il s’inscrit souvent dans un dispositif plus large mêlant séminaires de team building, ateliers de soft skills et recours massif à des concepts psychologiques – résilience, intelligence émotionnelle, assertivité – souvent déconnectés de leur profondeur initiale.

Loin de favoriser un développement authentique, ces approches servent surtout à transformer des injonctions hiérarchiques en objectifs de « croissance personnelle ».

Dans ce contexte, la psychologie elle-même peut être instrumentalisée. Ce qui relève d’un stress systémique ou d’une perte de sens qui est recadré comme un manque d’adaptation individuelle. L’individu est invité à travailler sur lui-même, à « changer de posture », à « sortir de sa zone de confort », pendant que l’organisation, elle, échappe à toute remise en question.

Plus subtil encore, ce type de coaching fonctionne comme un filtre comportemental : il permet de repérer et valoriser les profils les plus flexibles, autrement dit, les plus conformes. Ceux qui adhèrent sont perçus comme alignés ; ceux qui questionnent sont marginalisés sous prétexte de posture inadaptée.

Le résultat est une forme de violence symbolique élégamment travestie : on canalise les tensions, on neutralise les critiques, et on installe un climat d’adhésion tranquille, enveloppé d’un vernis de développement personnel.

Il ne s’agit plus d’émancipation, mais d’une normalisation comportementale.

Un accompagnement à la conformité, souvent en souriant, bras dessus bras dessous, lors d’un séminaire au vert, à la mer ou à la montagne.

Alors oui, dans ses formes les plus poussées, le coaching d’apparat devient une ingénierie du consentement – très sophistiquée – très proche des logiques sectaires : annihilation du doute, captation de l’identité personnelle, reproduction d’une pensée unique habillée de jargon humaniste… Ce n’est plus du coaching : c’est un conditionnement institutionnalisé.

DES PRATIQUES AUX CONTOURS FLOUS…

Les coachs sont souvent des personnes animées par une vraie empathie, un désir sincère d’aider, et une foi authentique en l’humain. Ils s’efforcent de vivre selon des principes d’harmonie, de croissance intérieure, de transformation positive.

Mais ces intentions peuvent s’accompagner d’une adhésion parfois naïve à des outils comme la PNL, perçus comme des boîtes à outils miracles capables de résoudre tous les blocages. Le problème survient lorsque ces méthodes sont utilisées sans recul, sans supervision, sans fondement clinique. Pour les professionnels formés à d’autres approches thérapeutiques plus structurées, ces pratiques paraissent souvent superficielles, voire risquées, et la situation devient presque absurde lorsqu’un coach tente d’utiliser la PNL sur une personne déjà formée à cette méthode : la pauvreté de l’intervention saute aux yeux.

J’en parle en connaissance de cause : ayant moi-même participé à un pseudo coaching, ce que j’y ai vécu m’a profondément choqué. Le coach, connaissant mon parcours de formation, a tenté de me faire de la PNL – probablement avec innocence – à travers un simple courrier. J’étais médusé.

Sans demande de ma part, sans cadre explicite, elle a tenté de provoquer chez moi des « prises de conscience » à l’aide d’un schéma narratif typique du recadrage PNL, pensant m’accompagner subtilement dans un changement.

Or, étant formé à ces outils, j’ai immédiatement identifié les techniques. J’ai surtout perçu à quel point cela pouvait être intrusif, mal ciblé, et même manipulatoire. Ce type d’intervention, même bien intentionné, illustre parfaitement les dérives liées à l’usage d’outils psychologiques hors cadre, sans consentement explicite.

DES BLESSURES À L’ORIGINE DE CERTAINES VOCATIONS ?

Un facteur souvent négligé mérite d’être évoqué : nombre de coachs sont eux-mêmes d’anciennes victimes. Victimes de management toxique, de burn-out, de violences institutionnelles, ou de ruptures personnelles profondes.

Certains se tournent vers le coaching comme une forme de réparation, de renaissance. Ils veulent, à leur tour, « sauver » ou « guider » les autres  parfois par transfert, souvent avec les meilleures intentions.

Mais ce passé peut induire un biais de reconstruction : ce qui les a aidés devient, à leurs yeux, universellement valable. D’où une généralisation hâtive de pratiques subjectives, érigées en modèle à suivre. Le vécu personnel devient doctrine.

COACHING VS THÉRAPIE : UNE FRONTIÈRE A RESPECTER…

Il ne s’agit pas ici de dénigrer le coaching, ni d’ériger la thérapie comme seule voie légitime. Les deux ont leur place, leurs méthodes et leurs contextes d’intervention. Mais la confusion des genres est réelle et parfois dangereuse. Le coaching ne remplace pas une thérapie. Il ne s’improvise pas non plus. Utiliser des outils issus de la psychologie sans en comprendre les limites, sans en maîtriser la profondeur, peut produire des effets contraires à ceux escomptés en particulier chez des publics fragiles ou en détresse.

VERS PLUS DE CLARTÉ ET D’ÉTHIQUE !

Il est temps de poser des questions de fond :

  • Comment assurer un encadrement éthique du coaching ?
  • Où s’arrête l’accompagnement, où commence la thérapie ?
  • Quelle formation minimale garantit une intervention de qualité ?
  • Faut-il un contrôle déontologique plus clair, comme c’est le cas pour les psychothérapeutes ?

Le monde du coaching gagnerait à reconnaître ses limites autant que ses forces. Et il serait salutaire que certains coachs, pleins de bonnes intentions mais parfois aveuglés par leur propre histoire, se forment davantage, se fassent superviser, ou collaborent avec des professionnels de santé mentale quand la situation le demande.

COACHING DÉTOURNÉ : QUELLE RESPONSABILITÉ LÉGALE ?

Face aux dérives évoquées tout au long de ces lignes, une question s’impose : un coaching détourné, mené sans cadre ni consentement explicite, peut-il faire l’objet d’une procédure judiciaire ? La réponse est oui, dans certains cas bien précis, ce type de pratique peut franchir la ligne du simple manquement éthique pour entrer dans le champ du droit civil, pénal ou du droit du travail.

Lorsque le coaching glisse vers une forme de manipulation psychologique, consciente ou non, en recourant à des outils issus de la psychologie sans formation clinique adéquate, ni supervision, ni autorisation de la personne accompagnée, on touche à l’intégrité mentale de l’individu. Cela est d’autant plus problématique dans un contexte de relation déséquilibrée, comme c’est souvent le cas dans les environnements professionnels.

Certaines situations peuvent relever de l’abus de faiblesse, surtout lorsque les techniques utilisées cherchent à contourner le consentement, influencer la perception, ou conditionner les comportements. D’autres pratiques peuvent s’apparenter à de l’exercice illégal de la psychologie ou de la psychothérapie, notamment lorsque le coach prétend, même implicitement, traiter des problématiques émotionnelles ou mentales sans les qualifications requises. Dans un contexte professionnel, un coaching imposé, orienté vers la docilité plutôt que l’émancipation, peut participer à une dynamique de harcèlement moral, en contribuant à la pression psychologique subie par un salarié.

Un accompagnement, même bien intentionné, ne peut se soustraire à l’exigence du consentement éclairé et du respect de la frontière entre coaching et soin. Sans quoi, il ne s’agit plus d’un espace de croissance, mais d’une intervention intrusive, potentiellement traumatisante, et susceptible d’entraîner des recours juridiques, notamment lorsque des effets délétères peuvent être prouvés.

Autrement dit, ce n’est pas parce que le coaching n’est pas une profession réellement réglementée qu’il échappe à toute responsabilité. Bien au contraire. Ce flou juridique actuel impose un surcroît d’éthique, de prudence et de formation, afin d’éviter que des interventions se transforment – sous couvert de bienveillance – en véritables stratégies de contrôle, d’influence, voire de domination.

CONCLUSION

Le coaching est un espace d’accompagnement précieux, mais il ne peut pas être un refuge idéologique, ni un exutoire personnel reconverti en profession. Reconnaître cela n’est pas dénigrer cette profession, c’est l’honorer.

«La bienveillance» est le deuxième mot d’ordre, un bon cathare se contente de ce qu’il a et souhaite le bien pour tous, «l’amour même de l’ennemi» – Éric Delmas


Photo de Alejandro Escamilla sur Unsplash
Vous souhaitez prendre la parole ? N’hésitez pas à nous envoyer vos textes.

Imprimer cet article Télécharger cet article