Le complexe de la vache qui rit
La Vache qui Rit, par Benjamin Rabier, porte à ses oreilles les boîtes de fromage qui la représente. Le produit est dans la marque, la marque est dans le produit. Il en va de même pour la communication marketing des grands groupes de l’enseignement supérieur privé lucratif à la manière des « poupées russes » : le client-élève est dans le diplôme certifié, le diplôme certifié dans le titre certifié, le titre certifié dans l’entreprise-école certifiée, l’entreprise-école certifiée dans sa marque, la marque dans la marque groupe (voir par exemple la déclinaison du logo Omnes). Cette mise en boîte totalitaire de la communication commerciale s’appuie aussi sur l’accumulation de divers labels et/ou titres RNCP à la manière des médailles que l’on peut trouver sur n’importe quel produit de grande consommation, une boîte à camembert …
À la suite de la réduction des fonds de l’alternance et à l’endettement stratosphérique des grands groupes dû à leur croissance externe et au développement de leur maillage immobilier territorial, nous allons nous retrouver face à des « entreprises lucratives d’enseignement supérieur privé » se limitant à une coquille vide. Ces entreprises devant assurer leur existence via une politique de marque attachée à la communication visuelle (inscrite dans l’immobilier et les sites internet) et à la satisfaction aux réquisits normatifs de procédures de validation relevant du déclaratif, les fameux « indicateurs » (« Qualiopi », « titres RNCP », « répertoire spécifique », « labels », « établissements à mission », etc.). Les employeurs utilisent aussi les réquisits Qualiopi pour tenter de s’accaparer le fruit des travaux des enseignants et formateurs, voir Propriété intellectuelle et Droit à l’image : Gare aux abus. Nous ne dirons jamais assez de mal de Qualiopi « marque de certification qualité des prestataires de formation » — obtenu à 99,3% ; source rapport IGAS 2024 — qui au nom de l’acquisition de « compétences » assure le saucissonnage de l’enseignement en « modules » au détriment des formations longues et qualifiantes, ouvertes à la culture générale et aux sciences humaines, garantes de l’acquisition d’un véritable métier. Quant aux titres RNCP, à leur location et à leur transformation en « titre parapluie » et/ou « titre sur roulettes », voir notre précédent article Titres RNCP : de la tromperie.
Les exigences administratives sont inversement proportionnelles à la qualité réelle de l’enseignement. Plus les normes seront précises et plus il sera aisé de les traiter par l’IA. Voir par exemple les solutions IA proposées par le Cabinet Quintet, fondé par les membres de l’ancienne équipe de l’ex ministre du travail Muriel Pénicaud — promoteur de la Loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel — recyclée chez Galileo Global Education. La consultation de ce site est aussi intéressante pour l’usage d’une novlangue néolibérale avec son slogan : « Q. conjugue expériences humaines, savoirs académiques et intelligences artificielles pour faire du social une force ». Celui d’origine était plus direct : « Q. conjugue business et bien commun ». Une traduction sans euphémisme pourrait être : « S’approprier le bien public en douceur ».
Les projets en cours de réflexion sur le déploiement de l’IA dans les méthodes pédagogiques ont bien pour objectif premier l’évolution du modèle économique, avec un poids encore plus faible des frais de personnel enseignant et une recherche accrue de productivité. Nous avons déjà observé cette tendance de fond à la réduction des coûts pédagogiques par l’imposition de « réformes pédagogiques » successives visant à saturer les salles de cours et réduire les heures de face-à-face, le « présentiel » jugé trop coûteux par les cost killers aux commandes. Et cela, au nom de la fameuse « transformation digitale » d’un « enseignement innovant » — en direct et en différé avec le mixte « présentiel/distanciel » — supposée garante de nouveaux marchés et clients. Une politique menée tambour battant par Galileo et ses formations 100% en numérique de sa filiale Studi (2018) et par AD Education avec le rachat, d’Oktogone (2022) spécialiste de la formation à distance, pour 200 M€ soit 20 fois l’EBITDA. La réduction à la portion congrue des enseignants et formateurs est comprise, dès 1999, dans le modèle Epitech du groupe Ionis repris par l’École 42 fondé sur des exercices d’application corrigés par des élèves des années supérieures baptisés « accompagnateurs pédagogiques » ou « assistants technologiques » (voir 42 : l’usine à programmeurs, Groupe Ionis : Etna épinglée au Sénat ; voir aussi Lancement du Centre de recherche et d’excellence en IA générative dédié à la pédagogie et à l’éducation.)
Aujourd’hui, l’IA devient le nouvel espoir permettant de réduire encore les cours en face-à-face et idéalement, après avoir fait disparaître enseignants et formateurs, se passer des « accompagnateurs pédagogiques » au nom de « l’IA appliquée à la pédagogie ». En ligne de mire des formations moulinées par l’IA générant des exercices et QCM corrigés par elle-même. Bien évidemment, les élèves répondront aux questions via leur chatbot IA favori ; c’est déjà le cas. Pour justifier les prix élevés des dites « formations », les étudiants seront conviés à venir dans des locaux lookés en incubateurs de startup, sans véritables enseignants, pour « étudier en autonomie » sur leurs ordinateurs portables. Il leur sera vendu une interdisciplinarité mal comprise — soi-disant gage « d’employabilité » à vie — se limitant à l’agrégation de bouts de machins et produisant des bons à tout, bons à rien. Ces clients 4.0 seront occupés à produire des réponses automatiques, via la gamification, à des « projets » avec génération de Powerpoint et autres vidéos. Nous sommes dans la suite logique des élèves à la paresse intellectuelle qui sont passés des articles de « l’Encyclopédie Universalis » et de la collection « Que Sais-je ? » à « Wikipedia » et au « chatbot d’IA ». Cette réflexion en conserve est aussi à rattacher à l’utilisation de logiciels développés par des gens du métier et fourni à des consommateurs qui ont l’illusion du rendu professionnel. L’apprentissage du dernier logiciel à la mode répondant à un supposé besoin professionnel, l’acquisition de cette « compétence » dite « professionnalisante » aura une durée de vie bien réduite et son détenteur se retrouvera vite en position subalterne ou au chômage. Par exemple, les élèves d’écoles de commerce, avec leurs titres RNCP, sont le plus souvent cantonnés aux études quantitatives tandis que les étudiants de l’Université avec un Master 2 (psychologie, sociologie, sémiologie, philosophie, etc.) sont chargés des études qualitatives. Les premiers métiers impactés par l’IA générative sont ceux préparés en masse par les grands groupes : la communication, le marketing, le management, le génie logiciel. Toute choses préparées sérieusement à l’université, gratuite et laïque, avec de véritables titres sous les appellations : Administration économique et sociale (AES), Science économiques, Sciences de l’Information et de la communication, Informatique … Pour reprendre le jargon des Geeks des jeux vidéos, les « Pay to win » sont autant de « Pay to lose ».
Avec la politique financière des « entreprises lucratives d’enseignement supérieur privé » — attachée à la marque et à la certification — dopée à l’IA, il est en préparation une armada d’illusionnistes décérébrés portant leurs tablettes tactiles sous le bras comme Saint-Denis sa tête.
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