Le financement de l’enseignement supérieur privé : la porosité public/privé

De la confusion des intérêts particuliers et de l’intérêt général

 

À l’heure de la Commission d’enquête sénatoriale sur les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé et des risques en matière d’influence, d’absence de transparence financière et d’entrave au fonctionnement de la démocratie, il nous a semblé utile d’apporter, en cette matière, notre éclairage syndical sur le champ de l’enseignement supérieur privé.

En d’autres termes, comment une politique publique devient source du développement du secteur privé dont partie des agents sont eux-mêmes issus de la fonction publique ou lui sont liés via divers réseaux institutionnels (IEP Paris-ENA, ENS, École des Mines, Affaires étrangères) ou privés (HEC, 3E, CEESPA, Club d’Iéna) ? À cela, s’ajoutent les participations de BPI France et l’action de cabinets d’affaires (fi Partners et PwC) dans les montages financiers de type LBO avec des fonds  de pensions (Office d’investissement du régime de pensions du Canada) ou des fonds de « private equity » (Amundi Private Equity Funds, Ardian, Capza, Cathay capital, Cinven, Florac, IK Partners, Montagu, Naxicap Partners, Parquest Capital, etc.) voire familiaux (Téthys Invest). Précisons que des cabinets d’affaires comme fi Partners et Pwc sont aussi commissaires aux comptes ; cela est bien pratique¹. Il ne s’agit pas de se focaliser sur de prétendues « anomalies » ou « défaillances » mais bien sur la logique de fond du système : sa financiarisation (voir Supérieur privé et financiarisation).
Ce phénomène structurel conduit à la prise de décisions stratégiques et managériales en fonction de la performance économique de « l’entreprise lucrative d’enseignement supérieur privé », et de ses contraintes financières. Contraintes très lourdes puisque la mise en place de LBO successifs et la frénésie d’acquisitions se traduisent désormais par des dettes financières abyssales qui imposent aux écoles une profitabilité toujours plus élevée… et soulèvent des risques d’insolvabilité toujours plus grands. Dans un contexte où le « marché » de l’enseignement supérieur privé ralentit et où la concurrence n’a cessé de s’intensifier, la probabilité d’un éclatement de cette bulle financière augmente. Dans ce contexte, les décisions sont de moins en moins prises en fonction de la formation pédagogique en tant que telle (voir L’économie des grands groupes : Logique financière vs logique opérationnelle). La financiarisation et ses multiples pratiques ont un seul objet : la recherche de la rentabilité à court terme en maximisant la rémunération de l’actionnaire et la valorisation de l’entreprise tout en minimisant les dépenses fiscales et sociales. Au regard du profil des investisseurs (fonds de pension) et des objectifs inhérents aux LBO (revente des entreprises à moyen terme dans le but de réaliser une plus-value), on ne peut pas sérieusement considérer que les dirigeants de ces entreprises lucratives financiarisées seraient des « bienfaiteurs de l’humanité » et/ou des « patriotes » soucieux de l’avenir de la jeunesse et de sa promotion sociale en facilitant l’accès aux études dites « professionnalisantes » avec des méthodes pédagogiques revendiquées « innovantes ». Ces dernières n’ont bien souvent qu’un seul objet : la réduction des coûts. Et les projets en cours de réflexion sur le déploiement de l’IA dans les méthodes pédagogiques ont bien pour objectif premier l’évolution du modèle économique, avec un poids encore plus faible des frais de personnel enseignant et une recherche accrue de productivité (voir Politique de la marque et de la certification : les deux mamelles de l’enseignement privé lucratif).

 

Une politique de faveur

L’essor des grands groupes de l’enseignement supérieur oh combien lucratif a été rendu possible par une politique favorable accordée par la Loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel. Elle a permis à son promoteur, l’ancienne ministre du travail, Muriel Pénicaud, d’entrer au conseil d’administration de Galileo Global Education, leader mondial du secteur, présidé par Martin Hirsch ex Directeur général APHP — jusqu’à son retour au Conseil d’Étatsans oublier Guillaume Pepy, ex PDG SNCF, placé à la présidence du Conseil de gouvernance d’EMlyon business school contrôlé à 47% par le même groupe. La Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique a émis, sur la reconversion professionnelle de l’ex ministre du travail, un simple avis « de compatibilité avec réserves prononcées pour une durée de 3 ans ». Ajoutons que l’ancienne équipe de la ministre a fondé le Cabinet Quintet pour monnayer son expertise sur la réforme qu’elle a concocté et ainsi : « conjuguer expériences humaines, savoirs académiques et intelligences artificielles pour faire du social une force », le slogan d’origine était plus direct : « conjuguer business et bien commun ». Le politique est ainsi directement au service de la financiarisation du secteur.
Nous assistons à la promotion d’une politique néolibérale de l’enseignement supérieur par le ministère du travail et le ministère de l’enseignement, de la recherche et de l’espace (MESR) avec d’une part le d
éveloppement du privé lucratif via les financements mutualisés et publics, d’autre part la privatisation de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) via sa paupérisation et la promotion des Grands Établissements. C’est bien ce que nous avons dénoncé dans notre article Régulation de l’enseignement supérieur privé : le mauvais Esprit de la loi soutenu pas nos précédentes études intersyndicales : Les Établissements Publics Expérimentaux et la marchandisation de l’enseignement supérieur, Audition de l’intersyndicale par l’IGAS-IGESR sur l’apprentissage.

 

De la constitution d’un oligopole à la bulle financière

Pour le secteur privé, dans son ensemble, la manne de l’apprentissage a été une formidable opportunité pour tirer profit des fonds de l’État avec l’ouverture du marché de l’apprentissage à tout acteur privé. La crise sanitaire liée à la covid faisant office d’accélérateur puisque durant cette période, les aides publiques destinées aux organismes de formation pour pallier la crise sanitaire sont rehaussées et surtout non régulées. La porte a été laissée grande ouverte à toutes les « dérives ». Pour en prendre la mesure, nous vous renvoyons à la déclaration de Monsieur le Ministre du Travail et des Solidarités qui — à l’occasion du « Projet de loi contre les fraudes sociales et fiscales » — estime les « dérives de l’apprentissage » à 650 millions par an soit plus de la moitié du budget consacré, sans compter le Compte personnel de formation ou la formation pour les demandeurs d’emploi. Rappelons que la fraude dite à la « taxe carbone » s’élève en France à un total de 1,6 milliard. Elle est donc largement dépassée.
Nous rappelons que le recours au secteur privé repose sur la croyance que celui-ci ferait mieux et à moindre coût que le public tout en respectant ses exigences académiques. Examinons les chiffres officiels : l’on compte plus d’un million d’apprentis en cours de contrat fin 2024 représentant une multiplication quasi par 3 depuis la libéralisation de 2018 pour atteindre un coût d’un montant de 15Md€ en 2023. Précisons que le coût d’un apprenti pour l’État est de 14.700€ par an tandis que celui d’un étudiant à l’université est de 12.250€. Le privé fait économiquement moins bien que le service public de l’enseignement supérieur ; surtout quand en Allemagne le coût d’un apprenti s’élève à 4.700€ ! Enfin, le coût d’un apprenti en France préparant une licence est environ quatre fois plus élevé que celui d’un « simple » étudiant, et celui d’un apprenti préparant un master environ deux fois plus élevé. (Voir :
 L’apprentissage en France : Quel bilan pour quels objectifs? in « Trésor Éco n°376, Novembre 2025 », ed. Direction générale du Trésor ; La dépense d’éducation pour l’enseignement supérieur in « État de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation en France n°18 », ed. Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace.)
Aux noms des libertés d’entreprendre et d’enseignement, nous nous retrouvons face à une formidable gabegie. Les effets délétères de la financiarisation de l’enseignement supérieur privé soutenus par une politique de l’apprentissage fondée sur le quantitatif et non le qualitatif se font aujourd’hui ressentir avec acuité. Ce phénomène est
bien structurel.
Ce
gâchis a des répercussions considérables sur le budget de l’État, la qualité des formations proposées, l’avenir des apprentis et les conditions de travail dégradées des personnels. Voir : Audition du SNPEFP-CGT : Région Île-de-France dans le cadre de la « Mission d’information et d’évaluation relative à l’action du Conseil Régional d’ÎIe-de-France en faveur de la formation professionnelle » et , Audition de l’intersyndicale par l’IGAS-IGESR sur l’apprentissage.
Au regard du poids pris par l’alternance (24% des étudiants de l’enseignement supérieur en 2025), on peut avancer que l’État a indirectement financé les LBO « achats à effet de levier » et le versement de dividendes des grands groupes via les fonds de l’alternance, du CPF, etc. Quant au financement direct, il a notamment été opéré via les prêts de BPI France à hauteur de 10 % qui apporte ainsi sa caution morale pour lever d’autres fonds. Cet « argent facile » fut aussi, nous semble-t-il, un vecteur d’achats à des prix inconsidérés via des LBO successifs avec échec des dernières tentatives de revente des groupes ainsi constitués ; en particulier Galileo et Omnes. Ce phénomène généralisé de la course au développement externe et de croissance assise sur l’alternance a fragilisé nombre d’opérateurs. D’un côté, leur croissance ralentit sous les effets cumulés d’une concurrence accrue (l’alternance ayant favorisé l’ouverture de nombreux établissements partout en France), d’une démographie moins favorable, d’étudiants plus zappeurs qu’auparavant et d’une alternance qui ralentit et qui ne joue plus son rôle de moteur. La baisse des fonds d’apprentissage y contribue, la concurrence entre les écoles aussi : la difficulté à trouver des contrats d’alternance s’accentue partout, dans un contexte où les entreprises constatent la faiblesse des formations. De l’autre côté, les frais de fonctionnement sont en hausse, les redevances versées aux maisons mères s’envolent, et la taille des établissement commence a reculer depuis deux ans dans de nombreuses filières du Supérieur. L’équation économique et financière se complique et l’équilibre de nombreux établissement est désormais remis en cause.
Concernant le poids des alternants dans le développement des groupes, si l’on considère les données présentées sur les sites internet des quatre plus grands groupes du privé lucratif, il contribue de façon considérable à leur chiffre d’affaires avec des effectifs étudiants respectifs de 48 % Galiléo, 38 % Omnes, 50 % Eduservices et 66 % AD Education
, etc. Dans ce contexte, le ralentissement de l’alternance représente une véritable menace, alors même que ces groupes affichent des obligations financières lourdes. Et la réorientation des étudiants vers des formations initiales payantes est désormais bien plus compliquée, après des années de promotion de formations « gratuites » grâce à l’alternance. La baisse du pouvoir d’achat, du revenu salarial rajoute une difficulté supplémentaire.

En bref, les fonds publics ont assuré le développement du secteur privé lucratif et favorisé sa constitution en oligopole aussi bien pour les formations à titre RNCP que celles du « Répertoire spécifique » voir : Répertoire spécifique : le cas du code NSF 326 « informatique ». Mais ils sont aussi le talon d’Achille de ces groupes — grands, moyens et petits — aux pieds d’argile. Une bulle financière a été constituée, elle est prête à éclater. On peut déjà citer l’exemple du groupe « Collège de Paris » en procédure de sauvegarde sous le poids de sa dette et de ses pratiques frauduleuses. Omnes education n’est non plus au mieux de sa forme (voir : Alternance et surendettement de l’enseignement privé lucratif ; OMNES EDUCATION : Publication de comptes explosifs). Aujourd’hui la survie du privé lucratif repose sur le rééchelonnement de la dette par les banques et/ou sur une politique gouvernementale toujours plus favorable, en particulier par l’actuel projet de loi assurant la fusion du privé et du public dans un vaste secteur de l’ESR.

 

La régulation de l’enseignement supérieur privé comme prétexte à la dérégulation du service public de l’ESR

Le privé lucratif, constitué de fait en oligopole, regroupe la grande majorité de ses opérateurs dans l’Association des entreprises éducatives pour l’emploi « 3E », et sa Conférence des Établissements d’Enseignement Supérieur à vocation Professionnelle et de l’Alternance (CEESPA). Elle a pour objet « de faire vivre l’initiative privée dans le supérieur » ou « plaider pour l’intégration de l’enseignement supérieur professionnalisant au sein du secteur de l’enseignement supérieur » ou encore « pour ne pas les laisser (les 250.000 apprenants) en dehors du MESR simplement parce que nos établissements ne s’appuient pas sur la recherche et sont à but rentable (sic). » Cet outil de lobbying en direction des politiques, des Ministères du Travail et de l’Enseignement Supérieur de la Recherche et de l’Espace (MESRE) lui permet, avec cette apparence d’unité dans un secteur hyper-concurrentiel, de peser face aux organisations « historiques » : la CGE (agrégation de multiples écoles privées, consulaires, etc.) la FESIC (écoles d’ingénieurs et de management) et l’UDESCA (instituts catholiques). Précisons que des écoles appartenant aux grands groupes — Galileo, Omnes, Ad Education ou Ionis — peuvent aussi faire partie de la CGE. Notons aussi que l’actuel Directeur des relations extérieures du groupe Galileo Global Education (mars 2024) — titulaire d’un Master en droit des affaires internationales, Paris II Panthéon-Assas — est aussi Président de 3E (depuis octobre 2025) et Secrétaire du CEESPA. Galileo Global Education est inscrit comme « Représentant d’intérêts » auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique depuis février 2021 ; on le serait à moins. Ce dirigeant majeur de Galileo a été membre du cabinet du sénateur Louis Vogel. Ce dernier, ancien président de Paris II Panthéon-Assas et de la Conférence des présidents des universités, fut le « relais » de la majorité présidentielle (LREM) sur l’ESR pour devenir Secrétaire national d’Horizons pour l’ESR. Il préside le Think tank le Club d’Iéna et est l’auteur d’essais² promouvant l’antienne néo-libérale d’une université-entreprise autonome et ouverte au marché privé sur le modèle anglo-saxon. Modèle visant à satisfaire aux réquisits du « Processus de Bologne » (1999), renforcé par la « Stratégie de Lisbonne » (2000), et au « classement de Shanghai » (2003). Nous tenons ici les deux bouts de la stratégie gouvernementale déjà évoquée : la promotion du privé lucratif et la privatisation du supérieur public.
C’est là qu’intervient le Projet de loi sur le supérieur lucratif.
Ce projet prétend viser la régulation de l’enseignement supérieur privé. Notre analyse est différente et nous pensons que ce projet a pour objet la dérégulation du secteur public le tout fondu et confondu dans un secteur unifié de l’enseignement supérieur concurrentiel proposant des « offres de formation » plus ou moins onéreuses. Avec comme corollaire la fin du monopole de l’État sur la collation des grades comme principe fondamental reconnu par les lois de la République (voir Régulation de l’enseignement supérieur privé : le mauvais Esprit de la loi).
Le ministre
assure la dérégulation par la promotion des regroupements public-privé dans les « Établissements publics expérimentaux » EPE et autres « Grands établissements » GE via leurs « établissements-composante », et en renforçant la présence du privé sur la plateforme controversée Parcoursup. Les regroupements, aux échéances toujours repoussées, doivent permettre d’atteindre la taille critique correspondant au modèle néo-libéral anglo-saxon incarné par le décrié Classement de Shanghai et de fondre public et privé, via les Grands Établissements dans un vaste service de l’enseignement supérieur centralisé et piloté par le MESRE (voir Les Établissements Publics Expérimentaux et la marchandisation de l’enseignement supérieur) ; nous y retrouvons Paris II Panthéon Assas dans nos points d’alerte). Ces établissements pouvant déroger au code de l’éducation quant à la rédaction de leurs statuts en regard du principe universitaire de collégialité et de démocratie. Il s’agit, une nouvelle fois, d’imposer plus de libéralisme pour sauver le libéralisme !

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  1. L’université, une chance pour la France, Quadrige Essais‑Débats, ed PUF, 2021 et Reconstruire l’université, ed. PUF, 2024.

  2. La certification des comptes, véritable plafond de verre, est opposée par les juges quand on leur demande de statuer sur des irrégularités manifestes de gestion, par exemple des remontées de résultat vers une holding avec des impacts fort sur la participation.

Pour aller plus loin

Alternance et surendettement de l’enseignement privé lucratif

OMNES EDUCATION : Publication de comptes explosifs

Régulation de l’enseignement supérieur privé : le mauvais Esprit de la loi

Audition de l’intersyndicale par l’IGAS-IGESR sur l’apprentissage

Politique de la marque et de la certification : les deux mamelles de l’enseignement privé lucratif

Les Établissements Publics Expérimentaux et la marchandisation de l’enseignement supérieur

Supérieur privé et financiarisation

L’économie des grands groupes : Logique financière vs logique opérationnelle

Audition du SNPEFP-CGT : Région Île-de-France

Voir aussi les études de Messieurs les sociologues Aurélien CASTA et Mathis d’AQUINO.

Pour une analyse menée par un site libéral sur le secteur :

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